Argentine, victoire des femmes pour le droit à l'avortement gagnée dans la rue!

Par Fotoula Ioannidis


Chaque année, 350.000 à 500.000 avortements clandestins sont pratiqués dans de mauvaises conditions en Argentine et plus de 2 millions en Amérique latine avec des milliers de femmes qui en meurent ou qui risquent d'être condamnées jusqu'à plusieurs dizaines d'années de prison y compris pour une fausse couche!

En Argentine, les député-e-s ont voté à la Chambre, le 11/12/20 en faveur le projet de loi pour la légalisation totale de l'avortement jusqu'à la 14ème semaine, avec 131 voix pour et 117 contre, reflétant ainsi le succès électoral de la coalition centre-gauche "El frene de Todos" et sous la pression des mobilisations massives dans les rues et les quartiers. Ils s'étaient déjà prononcé le 14/6/2018 avec 129 voix pour et 125 contre. Enfin, le sénat très conservateur a aussi approuvé cette loi le 29/12/20 par 38 votes pour, 29 contre et une abstention, alors qu'il l'avait rejetée en 2018. Ce projet de loi a été présenté au parlement à 7 reprises toutes les 2 années!

Près d'un million de manifestant-e-s ont entouré le parlement lors du jour du vote à la Chambre. La pression populaire dans les rues a payé, malgré l'ampleur des mouvements réactionnaires anti-choix soutenus par la droite, l'église catholique et évangélique qui évoquent même que choisir l'avortement est anti-patriotique. Même le pape d'origine d'Argentine a envoyé une lettre contre ce droit des femmes.

Malheureusement, en Argentine, on estime chaque année à un demi-million de femmes en majorité les plus pauvres qui avortent clandestinement dans des conditions risquées. Entre 50.000 et 80.000 sont hospitalisées suite aux complications et plusieurs en meurent! Par contre, les bourgeoises d'Argentine n'ont aucun problème et se rendent dans les cliniques privées.


Ce vote du 29/12/20 met fin à l'illégalité qui condamnait des milliers de femmes à la mort face à l'indifférence ou la complicité de l'état. Il s'agit d'une décision historique pour toute l'Amérique latine. L'Argentine est ainsi devenue le 4ème pays du continent latino-américain où les femmes, après des dizaines d'années de luttes, ont obtenu la légalisation de l'avortement sans restriction jusqu'à 14 semaines. L'Argentine se basait encore sur une loi de 1921 et ne permettait l'avortement qu'en cas de viol ou danger pour la vie de la mère.


Ce beau succès est le résultat de plusieurs décennies de combats, protestations, campagnes dans les écoles, lieux de travail, quartiers, des centaines de manifestations à travers le pays de millions de femmes, syndicalistes, progressistes et plus de 20 années de débats parlementaires. 2005 a été le moment clé lors du lancement de la "Campagne nationale pour le droit à un avortement légal, sûr et gratuit – la Campana" avec un fort caractère de masse, lancée par une large coalition de +500 associations de femmes, organisations diverses, syndicats, partis politiques. Le Parti Communiste d'Argentine et la Fédération de la jeunesse communiste ont largement contribué à ce triomphe historique en participant intensivement à cette lutte ciblée comme une des priorités importantes.


Dans tout le continent, seul Cuba socialiste accorde l'accès à l'avortement dès 1965 tout comme le Guyanna, l'Uruguay depuis 2012 ainsi que la ville de Mexico depuis 2007 et l'état d'Oaxaca depuis 2012 uniquement au Mexique. Par contre, le Brésil, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Jamaïque, Nicaragua, Salvador, Suriname, Paraguay, République dominicaine, Venezuela, interdisent l'interruption de grossesse même en cas de viol ou danger pour la vie de la mère. Le Chili a assoupli l'accès à l'ivg en 2017 uniquement en cas de viol, risque pour la vie de la femme et non-viabilité du foetus.


Il est indispensable de rappeler que l'URSS socialiste a été le 1er pays du monde à légaliser en 1920 l'avortement gratuit et libre sur décision des femmes. Cette avancée pour les femmes soviétiques a eu un impact important sur les pays socialistes de l'Europe de l'Est! Malheureusement, dès la chute des régimes communistes, les nouveaux gouvernements libéraux ont rapidement supprimé le droit à l'avortement notamment Lech Walesa en 1993 en Pologne ou aujourd'hui en Slovaquie, Croatie, Pologne alors que dans les années 60-70, beaucoup de femmes belges partaient avorter en Pologne, on évoquait alors la "Polish connection".


Avortement dans l'UE

Les femmes des états membres de l'UE ont attendu bien longtemps la légalisation de l'IVG :


– Belgique: mars 1990 Loi Lallemand-Michielsens

– Chypre: mars 2018

– France : 1975 Loi Veil

– Grande-Bretagne : 1967

– Irlande: janvier 2019

– Luxembourg: décembre 2014

– Pays-Bas : 1984

– etc


Sur 27 pays de l'Union européenne, 23 ont dépénalisé l'avortement, sans besoin de justification de la part des femmes qui décident de recourir à l'IVG. Le délai maximal pour avorter varie de 10 à 24 semaines (Portugal et Pays-Bas), plus de la moitié des pays ayant fixé cette limite à 12 semaines. Par contre, à Andorre ou Malte, une femme risque une peine de prison de 3 années en cas d'interruption de grossesse y compris suite à un viol ou danger pour la vie de la femme.


A travers toute l'Union Européenne comme dans le monde entier, une forte tendance contraire aux libertés et progrès social domine suite à la montée des mouvements religieux conservateurs et intégristes, des groupes d'extrême droite, des partis fascistes, des politiques néo-libérales, etc. Actuellement, tant en Slovaquie, Italie, Espagne, Croatie, Hongrie, il existe un risque de suppression du droit à l'avortement, surtout en Pologne dirigé par le parti d'extrême droite "droit et justice" soutenu par l'église catholique très puissante. Selon l'ONU, + de 100.000 femmes polonaises doivent avorter à l'étranger chaque année soit en Allemagne soit en République tchèque et entre 80,000 et 180.000 ont recours à des avortements clandestins.


De plus, en 2020 environ 10% de médecins dans l'UE et +71% en Italie évoquent "la clause de conscience" les autorisant à ne pas pratiquer l'avortement pour des "raisons morales ou éthiques" méprisant ainsi le droit des femmes de choisir. De même, des hôpitaux ou des médecins refusent de les ivg parce que jugés pas assez rentables!



Belgique


En Belgique, les femmes ont obtenu le droit à l'ivg en 1990, 7O années après celles de l'URSS socialiste! L'avortement reste encore un délit or il s'agit d'une intervention médicale et relève du seul droit des femmes à décider de leur corps, à devenir mère ou non et quand. Les femmes revendiquent la sortie de l'ivg du code pénal pour être libres et indépendantes.

Le droit à avorter librement a été porté par le mouvement féministe ainsi que par le Parti communiste. En 1973, Noëla Dinant, députée communiste déposa au parlement fédéral un projet de loi pour autoriser l'ivg dans le milieu hospitalier jusqu'à 12 semaines et remboursé par la sécurité sociale. Elle a également proposé d'abroger les articles 351 et 383 du code pénal interdisant l'avortement et la contraception.


De même, comme membre du Parti Communiste de Belgique et gynécologue pratiquant ouvertement des avortements, Willy Peers (24/3/1924 – 30/11/1984), a été une des figures importantes du combat pour le droit à l'avortement en Belgique. Il a été résistant durant la guerre et militant communiste dès ses 18 ans jusqu'à la fin de sa vie. Le 17/1/1973, le Dr Peers a été emprisonné pendant 36 jours pour avoir avorté une jeune mineure handicapée mentale violée par le compagnon de sa mère. Il a été libéré suite à de très nombreuses manifestations de plusieurs milliers de femmes et de progressistes et des pétitions avec des centaines de milliers de signatures. Or, on évoquait alors environ 150.000 avortements pratiqués annuellement en Belgique. L'affaire Peers ainsi que toutes les luttes ont été un moteur pour la dépénalisation partielle de l'avortement et le vote en mars 1990 de la fameuse loi Lallemand-Michielsens.


Le GACEHPA qui regroupe les centres extrahospitaliers pratiquant les interruptions volontaires de grossesse (IVG), comptabilise en 2017 : 6.441 avortements pratiqués dans ces centres (4.304 par aspiration et 2.137 avortements médicamentaux).


Depuis 1990, la lutte continue et dans cet objectif, en 2017, on note la publication du "Manifeste du Collectif belge des 350" en référence à l'article 350 du code pénal qui considère l'avortement comme un "délit sur l'ordre des familles et de la moralité publique". D'importantes mobilisations des associations féministes et progressistes, des syndicats et des partis de gauche ont également été organisées.


En 2020, les débats se poursuivent encore au parlement fédéral ainsi qu'au sein de la majorité fédérale, malgré l'accord gouvernemental, pour sortir l'avortement du code pénal faisant que, chaque année, plusieurs centaines de femmes doivent se rendre aux Pays Bas pour avorter. Plusieurs motions ont été déposées en novembre 2020 pour modifier la loi de 1990 et demander d'allonger le délai d'avorter jusqu'à 18 semaines et réduire à 48h le délai de réflexion. La proposition de loi aurait du être votée au parlement fédéral le 2/7/20 mais a été reportée et envoyée deux fois au Conseil d'état qui a rendu son avis sur les amendements déposés par les opposants (CD&V, Vlaams Belang, NV-A, Cdh) en vue de reporter l'examen et le vote du projet de loi à la Chambre. Le parti CD&V refuse que le parlement décide et exige que le gouvernement règle cette question, ce qui est tout à fait antidémocratique. Pour ces partis de droite, catholiques et social-démocrate, les droits des femmes constituent une monnaie d'échange tant pour la formation d'un gouvernement que comme marchandage politique.


En 2021, les droits des femmes y compris à avorter sont en péril soit à cause des attaques des groupes et partis conservateurs, religieux ou d'extrême droite, soit des transformations et restrictions budgétaires de l'état mais aussi par manque de volonté politique tout simplement. Par exemple en France, le budget consacré à l'égalité hommes-femmes diminue alors que celui de défense augmente, menaçant de fermeture +200 planings familiaux (50%) sacrifiant ainsi les jeunes et les femmes avec peu de revenus.


D'autre part, en octobre 2020, la "Déclaration du consensus de Genève" prétendant que soi-disant il n'existe aucun droit international à l'avortement mais s'attaque aussi à la promotion de l'égalité des droits des femmes. Ce document a été élaboré par les Etats-Unis de Trump. Il a déjà été signé par 32 pays dont l'Arabie Saoudite, Brésil, Bahrein, Belarus, Benin, Burkina fasso, Cameroun, Congo Brazzaville, République du Congo, Djibouti, Emirats Unis, Gambie, Haïti, Irak, Kenya, Koweit, Libye, Niger, Oman, Soudan et Soudan du sud, Egypte, Indonésie, Hongrie, Ouganda, Zambie,...

Malheureusement, il existe encore 26 pays dans le monde interdisant l'ivg: Gabon, Guinée Bissau, Haiti, Honduras, Malte, Madagascar, Mauritanie, Nicaragua, Philippines, République dominicaine, Salvator, Sénégal, Suriname, ....


Lutter pour le droit à l'avortement est:


– une question de justice sociale : les femmes de la bourgeoisie ont accès aux cliniques privées, alors que les femmes du peuple doivent avorter clandestinement en prenant des risques pour leur santé

– une question de santé publique: même si c'est illégal, les avortements continuent dans des conditions sanitaires médiocres et dangereuses

– une question de droit humain et d'égalité pour les femmes à choisir librement de leur corps


Les attaques actuelles contre les droits des femmes font partie d'agressions plus globales contre les libertés, les droits sociaux, syndicaux, la criminalisation des mouvements sociaux et des syndicats ainsi que les tentatives d'interdiction des partis communistes comme en Slovaquie, Pologne ou ailleurs.